Développement durable, science et conscience

Hélène Ahrweiler
Historienne
Présidente de l'université de l'Europe
Ancien Recteur de l'Académie de Paris
« Le temps du monde fini commence » écrivait Paul Valéry. Cette affirmation, peut-être hasardeuse, conduit naturellement à la notion de développement durable, et, tout naturellement aussi, à la notion d'environnement, que l'on associe souvent, à tort ou à raison, au développement durable. La réalité est qu'aujourd'hui l'humanité ne vit plus des intérêts de la nature , mais de son capital. D'où la tentation de diminuer le train de vie de ladite humanité (mais où, quand et comment) puisque, mais cela est discutable, le capital ne peut être augmenté. Encore que l'expression développement durable soit ambiguë. Rien dans le monde où nous vivons n'est durable, ni l'homme, ni les animaux, ni les végétaux, ni les planètes, ni les étoiles. Le « dur désir de durer » du poète Paul Eluard, fait écho au « Oh temps, suspends ton vol ». Ambigu aussi, puisque le concept de développement durable oppose souvent le développement économique et la protection de l'environnement. Paul Valéry dans « La crise de l'esprit » notait que « nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». De plus, depuis les théories de la relativité, le temps, lui-même, a perdu de son acception millénaire, le temps que mettent, par exemple, les signaux que nos astronomes émettent en direction des confins de l'univers en expansion, échappe à notre perception immédiate. Le « durable » du développement durable, n'est pas tout ce qui dure, puisque rien ne dure stricto sensu, mais ce que nous pourrions éviter de dilapider, dans un fatras d'objets jetés et jetables, voire inutiles. En ce sens le développement durable est à l'opposé du modèle de la société de consommation. Prôner le développement durable, revient à vouloir civiliser la société de consommation même, dont nous sentons confusément, et parfois scientifiquement, qu'elle atteint ses limites, précisément les limites du monde fini, encore que la science nous apprenne que si rien n'est durable, rien ne se perd, selon le principe de la conservation de l'énergie. A l'expression développement durable, qui est peu scientifique, ne devrait-on pas substituer celle de développement raisonnable, puisque, selon Bachelard, l'ordre de la nature est celui que nous mettons dans la nature. Toujours est-il que puisque le monde fini commence, force est d'assurer le bien-être des hommes sur cette terre, sans altérer la nature au point de léser les générations futures. Par parenthèse, notons que le monde fini de Valéry, était celui d'avant la conquête de la Lune, avant Mars, avant Vénus, et que le monde fini n'était, en somme, pas si fini que cela. Or si le temps des grandes découvertes concernant notre planète semble approcher de sa fin, la fréquence des grandes découvertes scientifiques croit de manière exponentielle. Ainsi peut-on prévoir approximativement la fin de l'ère du pétrole, mais on ne peut prévoir les découvertes scientifiques du futur et leurs conséquences. La machine à vapeur, l'électricité n'étaient pas prévisibles, non plus que les prodigieux bonds en avant de la biologie. La notion même de développement durable implique que le monde soit fini, ce qu'il est certainement dans le court terme - accordons-nous sur 50 ans - mais certainement pas sur le long terme. Nous serons alors confrontés à un développement différent que nous ne pouvons pas plus imaginer que l'on ne pouvait imaginer la radioactivité avant Pierre et Marie Curie. Les autorités londoniennes avaient calculé, dans la seconde partie du XIX° siècle, que si le développement des véhicules à cheval se poursuivait, la ville serait enfouie sous le crottin et qu'il fallait donc limiter la circulation. Surgit alors le moteur à essence !
Hélène Ahrweiler
28 décembre 2006
l'article complet:
http://www.institut.veolia.org/fr/documents/1229YYV2iH91P6sp1S68.aspx